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L’Abstraction est fondamentale à notre réalité,
il me paraît important d’être confronté
à cet univers,-ne
serait-ce qu’un instant pour entrevoir l’immensité
de notre intériorité. Oublier
la raison de faire, de voir, écouter simplement sa résonance
au monde du sensible… "----
Un Regard :bb
J.P. Gavard-Perret
Il y a un paradoxe dans l’abstraction
d’Eric Chesneau : tout se passe comme si à défaut de pouvoir s’abriter
derrière une invisibilité absolue, il se réfugiait, par son approche,
dans l’invisibilité relative d’images parcellaires, forcément
parcellaires.
L’artiste ne veut sans doute pas ce repli : il lui est imposé
par la blancheur de la toile dont ne subsiste que ce qui survit
à une sorte d’expulsion, de refoulement de la matière. Restent
ainsi des fragments d’opacité qui permettent devenir mettre à
mal l’intensité du blanc.
Cependant, la disproportion des forces en présence semble être
telle qu’il ne saurait être question pour le peintre d’un renversement
et de recouvrir la totalité de ses toiles. Il s’agit d’abord de
retarder l’échéance du blanc. La peinture devient la résistance
face à ce qui fait résistance à savoir ce blanc d’où elle sort.
N’émerge encore que des bribes de voile, mais d’un voile qui dévoile
et grâce auquel un illimité, un infini se montrent, images d’un
vaste désastre existentiel dont il faut tenter de sauver ce qui
peut l’être avant que le blanc retombe dans son invisibilité première.
Le travail ou plutôt le combat de Chesneau permet à l’imprévu
de se produire sous couvert d’une « insignifiance » éblouissante
face à la centrale de blancheur que concrétise le support nu.
Et si ce qui subsiste reste de l’ordre de l’écharpe, une telle
présence n’a rien à voir avec celle des minimalistes avides de
neutralité et dont l’abstraction n’est qu’abrasion. Les formes
ici frémissent, deviennent poreuses, ce sont des sortes de pierres
d’achoppement sur lequel le regard peut s’appuyer. Emerge en conséquence
un effet de mutation et un imaginaire de débordement mais qui
ne se déploie que par morceaux sur la surface. Ceux-ci se propagent,
malgré la difficulté à se prolonger, par effet de pulsion. Reste
à savoir, dans le périple d’un tel artiste, ce qu’ils deviendront.
Ils ne tarderont peut-être pas à s’étoffer, à grandir, à traverser
et envahir progressivement l’espace blanc. Mais ce qui est passionnant
dans ce travail en devenir, tient d’abord au combat cité plus
haut que livre le peintre. L ‘artiste se situe devant l’étendue
blanche afin que des sortes de soupirs vitaux remontent à la surface.
On imagine les forces antagonistes qui se disputent dans le travail
d’approche puis devant et sur le support. Ne bannissant jamais
le noir (au contraire), Chesneau y trouve le moyen du dessin comme
trace première du geste volontaire qui parvient à émettre ce qui
résiste. Reste qu’une telle approche existentielle de la peinture
révèle aussi la profondeur dans les toiles de l’artiste. Les quelques
éléments qui ont pu être peints et qui sont arrachés au néant
offrent aux spectateurs la possibilité d’une expansion. Nous sommes
portés sur un registre de l’éclosion. Les éléments peints deviennent
à la fois des poutrelles et des fissures « dans » le fond blanc.
C’est pourquoi une telle peinture nous donne le sentiment paradoxale
d’être familière et étrangère : l’infini semble se loger dans
la finitude afin qu’un innommable soit formulé et un invisible
montré.